Interview

Noël Mamère "La France fait preuve d’une très grande hypocrisie"

par RFI (France) , le 15 février 2005, publié sur ufctogo.com

Le député français juge néfaste l’action de son pays en Afrique.

 

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Pourquoi les Verts ont-ils manifesté aux côtés de l’opposition togolaise dimanche dernier à Paris ?
Les Verts ont toujours été du côté de ceux qui réclament des réformes démocratiques en Afrique et d’autres relations autres que néo-coloniales entre la France et l’Afrique.

Est-ce que la France a une part de responsabilité dans l’histoire de ce long règne du général Eyadéma ?

Eyadéma n’aurait pas tenu aussi longtemps s’il n’avait pas eu le soutien de la France qui a co-financé son armée et les moyens de se maintenir au pouvoir.

Et qui s’est le plus compromise avec ce régime, c’est la droite ou c’est la gauche françaises ?

Je pense que la droite et la gauche ont été solidairement responsables d’une situation dramatique. Ce n’est pas pour rien que le président de la République, M. Chirac, a qualifié Eyadéma d’ami. Mais il était aussi l’ami de François Mitterand, de Guy Penne et de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis De Gaulle, ce que des auteurs ont appelé la Françafrique. Le Togo est l’une des situations les plus obscènes à laquelle on assiste aujourd’hui. Mais derrière le Togo il y a d’autres pays comme le Cameroun, le Gabon, le Congo et le Rwanda dans lequel la France a joué un rôle particulièrement détestable.

Pour vous, Jacques Chirac, François Mitterand, Lionel Jospin c’est à peu près la même chose ?

Jospin a essayé de moraliser un tout petit peu les relations de la France et de l’Afrique, mais il avait en face ou autour de lui des réseaux qui sont très difficiles à détricoter.

Lors d’une conférence de presse à Lomé en 1999, Jacques Chirac avait qualifié le dernier rapport d’Amnesty de manipulation. Comment aviez-vous réagi à l’époque ?

Je me souviens aussi du roi du Maroc qui emprisonnait les gens à Tazmamart dans des conditions de grande barbarie, et qui disait que si 1% est écrit par amnesty international est juste, alors je ne pourrais pas dormir. La conception des droits de l’homme vue par M. Chirac est assez intéressante parce qu’elle est à géométrie variable. Tant qu’il est en Afrique il se met du côté des dictateurs africains, quand il va en Chine il applaudit Li Peng et tous ceux qui ont réprimé dans le sang Tian an Men, quand il est en France il donne des leçons d’universalité des droits de l’homme.

Est-ce qu’il n’y a pas eu aussi de liaisons dangereuses à gauche ?

Bien sûr que oui. Je vous parlais tout à l’heure de Guy Penne et de quelques autres. Ce n’est pas le seul sujet sur lequel il est difficile de faire une différence entre droite et gauche. C’est bien pour ça que les électeurs désertent les urnes.

Comment expliquez-vous cet intérêt de la France pour le Togo qui est beaucoup moins riche que la Côte d’Ivoire ou le Gabon ?

Parce que c’est un pays où traditionnellement nous avons été en conflit avec d’autres anciennes puissances coloniales.

Il fallait contrer l’influence britannique et américaine du temps de Jerry rawlings au Ghana ?

Oui par exemple, oui. C’est une affaire de gros billets puis aussi une affaire de positionnement géo-stratégique de ce petit pays.

Aujourd’hui la France réclame des élections législatives et présidentielle dans les plus brefs délais. Est-ce que ce n’est pas un tournant ?
Non la France fait preuve d’une très grande hypocrisie en demandant que cette affaire soit sous-traitée par la Cedeao. La France a une responsabilité : on ne peut pas déclarer d’un côté d’être l’ami de feu Eyadéma ; et de l’autre laisser le temps aux militaires et au fils Eyadéma de pratiquer leur coup d’Etat, de s’installer au pouvoir, et une fois qu’ils de dire : attention ça va trop loin.

Que demandez-vous ?

Que la France condamne d’une manière nette et sans ambiguïté une situation de coup de force et de coup d’Etat et que l’on saisisse l’Organisation des Nations unies.

Mais tout de même quand la France dit que c’est à la Cedeao de définir les modalités précises de sortie de crise, est-ce que ça ne signifie pas que l’époque où le gendarme faisait le gendarme en Afrique est révolue ?

Je ne la vois pas. Je préfère voir qu’il y a une force militaire qui est déployée par exemple en Côte d’Ivoire. Je crois savoir qu’il y a des forces militaires déployées en Afrique. Donc la France reste toujours pour partie le gendarme de ce continent. C’est une hypocrisie, une manière de se défausser de sa responsabilité, en demandant à la Cedeao de sous-traiter cette question.

Est-ce qu’il y a encore des nostalgiques de la Françafrique qui continuent d’agir en coulisses au Togo ?

Oui bien sûr, il y a encore des hommes d’affaires, des conseillers juridiques, des politiques, des anciens conseillers d’hommes politiques importants qui se sont reconvertis dans le conseil aux Etats africains, aux entreprises africaines.

A qui pensez-vous en particulier ?

Je n’ai pas de nom à citer, j’ai déjà eu suffisamment de procès pour en avoir un autre sur le dos.

Allez-vous réclamer un débat à l’Assemblée sur le Togo ?

Je pense que ce sera difficile d’obtenir un débat. La réalité c’est qu’on pourrait peut-être demander une commission d’enquête parlementaire sur le rôle de la France dans le coup d’Etat au Togo. Mais je crains fort que, là encore une fois que ce genre de commission se voit opposer une fin de non-recevoir. Cela avait été le cas sous la gauche lorsque j’avais demandé la commission d’enquête sur la guerre civile de 1997 au Congo qui a fait 10.000 morts. Et puis je me souviens encore récemment sous la droite, M. Balladur était le président de la Commission des affaires étrangères, la mise en échec de la commission que j’avais demandé sur le rôle de la France et des militaires français dans la répression chilienne et argentine.

Vouliez-vous une commission d’enquête parlementaire sur les affrontements de novembre dernier à Abidjan ?

On avait demandé une commission que nous n’avons pas obtenue non plus. On est dans une situation où il y a une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, et où on protège les intérêts de la France en Afrique, y compris les intérêts sur lesquels il ne faut pas trop regarder, parce que ça sentirait trop mauvais.
Propos recueillis par Christophe Boisbouvier sur Rfi

 

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