Statut de la femme au Togo

Stratégies féminines dans un Togo en crise

par Le Monde Diplomatique , le 1er février 2001, publié sur ufctogo.com

Dans le Togo autoritaire et sans perspectives de M. Gnassingbe Eyadéma, les femmes s’organisent pour faire progresser et respecter leurs droits. Malgré les difficultés quotidiennes qu’elles partagent avec l’ensemble de la population, les Togolaises tentent d’élaborer des stratégies propres pour lutter contre les discriminations dont elles sont victimes.

 

En effet, si on constate des progrès notables dans les textes, les faits demeurent têtus.
Trop de Togolaises sont des « sans-papières », sans livret de famille, carte d’identité ou extrait d’acte de naissance, ce qui les exclut de toute protection juridique et de toute citoyenneté. Pourtant, la Constitution prévoit l’égalité entre hommes et femmes, et le pays a ratifié la convention de 1979 pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Mais textes et réalité divergent. Persistent les mariages forcés et précoces, les divorces et répudiations abusives, le non-respect par les pères de famille de leur obligation de contribuer aux charges du ménage, les mariages coutumiers en dehors de toute légalité, les mariages clandestins, les mutilations génitales...

Après une étude sur la situation des Togolaises, le Groupe de réflexion et d’action femmes démocratie et développement (GF2D), une association féminine apolitique créée en 1992, a décidé de s’appuyer sur les droits acquis par les femmes dans les textes pour en faire un enjeu de développement. « Nous avions d’abord pensé à promouvoir l’émergence de femmes décideurs, dans les domaines intellectuel, politique et économique, explique une de ses membres. Mais, plus largement, la femme doit pouvoir décider de sa vie, et il est important qu’elle puisse le faire aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique. » L’accès au droit est apparu comme une priorité. Comme le dit une responsable associative : « Le Togo a une particularité, c’est que nous signons tout, et les instruments juridiques ratifiés ont force de constitutionnalité, nous pouvons donc les revendiquer. »

La partialité des magistrats

Car, dans ce pays où leur espérance de vie est de 50 ans (48 pour les hommes), la paupérisation des femmes n’est pas l’unique préjudice qu’elles subissent. Une fonctionnaire témoigne : « Il est difficile pour elles d’échapper à la pauvreté. Par ailleurs, elles sont souvent objets de violence, de la part du mari, ou de la belle-famille et des traditions, comme les cérémonies de veuvage (1).La femme n’a que des devoirs. Elle doit se taire, être soumise, elle n’a aucun droit. Dans certaines coutumes, elle ne peut pas hériter de la terre sous prétexte qu’une veuve ne peut épouser quelqu’un d’autre car la terre échapperait à la famille du défunt pour être transmise à des étrangers. On pense toujours que la femme prend quelque chose qui ne lui appartient pas pour aller le donner à un tiers. Pour la pension veuvage, l’idée reste ancrée qu’il appartient à l’oncle de régler la succession et la femme n’a rien. Dès que le mari meurt, sa femme est automatiquement accusée de l’avoir tué : elle doit donc quitter la maison, même avec les enfants, elle doit partir. On lui prend tout. » Ce récit illustre la persistance d’un droit coutumier qui, à la fois, coexiste et s’oppose au droit moderne et écrit. Dans les textes, les Togolaises ont bel et bien acquis des droits que la plupart d’entre elles ignorent.

Depuis 1994, l’association GF2D dépêche, en milieu rural comme urbain, 300 femmes « parajuristes » bénévoles qui font de la vulgarisation du droit et organisent des consultations juridiques gratuites (convaincre les femmes de s’inscrire sur les listes d’état civil, de déclarer leurs enfants, de l’importance du mariage civil qui protège contre la répudiation). Leur rôle est d’écouter, de conseiller, d’orienter, et de vulgariser les textes. A cette fin, elles disposent d’un Guide juridique de la femme togolaise, que le GF2D vient de rééditer. « Elles organisent des causeries sur des thèmes tels que le divorce, l’autorité parentale, la filiation, le mariage. Elles facilitent l’établissement de certaines pièces administratives, telles que certificats de nationalité et les cartes d’identité qui permettent, par exemple, d’ouvrir un compte bancaire, précise un responsable du GF2D. Elles aident les femmes à saisir la justice lorsque cela s’avère nécessaire pour revendiquer leurs droits. » Après une première formation théorique et six mois d’expérience sur le terrain, elles se réunissent à nouveau pour consolider leurs acquis et partager leurs expériences. Cela permet d’identifier les problèmes spécifiques des femmes, en milieu rural notamment.

« Nos parajuristes viennent de tous les horizons professionnels : agricultrices, coiffeuses, médecins, enseignantes, sages-femmes, infirmières, commerçantes, ménagères, religieuses, etc. » Leur recrutement est lui-même diversifié : elles viennent du milieu associatif, des groupements de femmes, des syndicats ou de groupes confessionnels. Elles sont choisies car elles bénéficient d’une autorité et d’une audience au sein de leur communauté et se sont engagées pour la promotion féminine. S’il leur est demandé de savoir lire et écrire en français, langue utilisée pour la formation et langue officielle, en revanche, elles s’expriment dans leur langue locale dans leurs activités militantes. Ce type de sélection leur permet de transmettre leur nouveau savoir sur le droit des femmes sans heurts ni difficultés, sans conflit avec leurs interlocuteurs : « Elles jouissent d’une très bonne notoriété au sein de leur communauté qui leur permet de régler de nombreux conflits conjugaux ou successoraux. »

L’opinion publique perçoit mal toute initiative féminine visant à traduire en justice son mari : la femme est alors indexée comme voulant la mort de ce dernier. Confrontées à la partialité des magistrats, surtout masculins, qui hésitent à trancher en leur faveur, elles se heurtent à la réprobation sociale. Les femmes n’osent pas s’adresser aux tribunaux. Analphabètes (2) et ne comprenant pas les mécanismes judiciaires, elles ont peur de la justice. Les para juristes sont appréciées des autorités tant administratives que traditionnelles - « Certains chefs sollicitent leurs conseils avant de rendre la justice » -, se font les avocates locales des femmes, les médiatrices entre elles et les différents pouvoirs. « Généralistes » du droit, elles luttent également « contre les violences faites aux femmes, les mariages forcés et précoces, les échanges de femmes ». En ce qui concerne les violences subies par les femmes, et malgré le vote d’une loi d’interdiction des mutilations génitales féminines, cette pratique persiste au Togo (3). Un chiffre est avancé : « Nous avons estimé que 12 % des femmes sont excisées. C’est beaucoup, pour 4,3 millions d’habitants. »

Mais s’il est pertinent d’utiliser les textes existants comme une arme, le GF2D réclame par ailleurs que certaines de ses dispositions soient modifiées. Par exemple, le mari peut s’opposer au libre exercice d’une profession par son épouse. Le droit successoral reste un droit coutumier. Les femmes cherchent aussi à faire de la législation un levier de l’intégration. Au ministère des affaires sociales et de la promotion de la femme, cette question apparaît comme l’une des priorités du gouvernement : « Dans le plan de suivi de Beijing (4), nous avons mis l’accent sur l’éducation de la petite fille. Nous considérons que l’alphabétisation des femmes et leur formation professionnelle sont la clef de voûte de tout progrès. La réforme scolaire a rendu l’éducation des enfants obligatoire. Le gouvernement a lancé un programme de discrimination positive à l’égard des filles pauvres et défavorisées grâce à l’allégement des frais de scolarité. Tout le monde comprend la nécessité de cette mesure adoptée par le conseil des ministres. En matière d’éducation, il est nécessaire de combler les écarts et les disparités entre filles et garçons. Nous réfléchissons également à des mesures incitatives non seulement pour scolariser, mais aussi pour maintenir les filles à l’école. »

Cette discrimination positive devrait sans doute servir d’exemple dans toute la sous-région même si les associations féminines burkinabés semblent s’y être opposées, voire au-delà. Face à cette mesure progressiste, les réactions sont mitigées : aucune critique n’est émise, mais une réserve, celle des moyens disponibles pour la rendre effective et efficace. La sous-représentativité des femmes aux postes de décision reste flagrante : « Depuis la petite échelle, au niveau des villages, jusque dans la grande sphère politique. Même s’il y a des progrès, la femme devrait avoir une place plus importante dans ces sphères où se prennent des décisions qui la concernent et qui concernent toute la société togolaise. Elle a son mot à dire. » L’actuelle Assemblée nationale ne compte que cinq femmes sur quatre-vingt-un députés, la précédente n’en comptait qu’une.

Au-delà de la lutte juridique, les Togolaises doivent combattre les mentalités qui les considèrent comme des êtres inférieurs. Elles luttent donc sur plusieurs fronts : la défense et la protection des femmes au quotidien, la diffusion des acquis, la nécessité de faire voter de nouvelles lois, la remise en question des mentalités.

C’est ce constat amer qu’elles dressent dans leur Livre blanc (5), synthèse de leurs revendications. Dans l’attente, au grand marché de Lomé, une commerçante se résigne : « Ça va, allez ! On espère quand même que dans dix ans nous ne serons plus dans cette condition. Peut-être que beaucoup vont mourir, mais... il faut tenir le coup. »

Florence Santos da Silva - Le Monde Diplomatique

 

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