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Rendez-vous avec Monsieur X : Sylvanus Olympio

par RFI (France) , le 27 octobre 2001, publié sur ufctogo.com

Producteur : Patrick PESNO - Réalisateur : Hélène KOUYOUMDJIA. Patrick Pesnot, écrivain, journaliste travaillait à la Bibliothèque de l’Arsenal quand X est venu s’asseoir à côté de lui et, mine de rien, a engagé la conversation... La suite, c’est cette aventure que vous propose France Inter. Une série d’entretiens sur des affaires de la fin du XXème siècle que vous connaissez tous... Mais X, lui, connaît les secrets que dissimulent ces dossiers. Et que l’Histoire, l’Histoire officielle, a curieusement passés sous silence. En somme, ce que X propose, c’est de révéler les dessous des cartes et de passer de l’autre côté du miroir... Comment X a-t-il pu pénétrer ces secrets ? Mystère. Ce que l’on sait seulement, c’est qu’il a beaucoup flirté avec les services spéciaux. Sans doute a-t-il aussi occupé des fonctions politiques, lesquelles ?...

 

Emission présentée sur France Inter, le Samedi 27 Octobre 2001 à 13h20,
rediffusée le Lundi 29 octobre 2001, à 2h 10 du matin.

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Il a été victime du premier coup d’Etat militaire en Afrique noire. Moins de trois ans après avoir obtenu l’indépendance de son pays, le Togo ! Il s’appelait Sylvanus Olympio. Et il a sans doute été tué par l’actuel chef d’état togolais, le président Eyadéma- je n’invente rien, puisque c’est Eyadéma lui-même qui a reconnu ce meurtre commis à Lomé au petit matin, le 13 janvier 1963, avant plus tard de changer de version... A de nombreuses reprises, Monsieur X m’a parlé de l’Afrique. Ce n’est nullement un hasard. Nos services secrets ont été omniprésents dans nos anciennes colonies africaines. Et ils y ont souvent fait et défait les gouvernements de pays pourtant officiellement souverains... malgré l’indépendance, l’Afrique francophone demeure en effet le pré carré de notre pays. Voici par exemple ce que je lis dans le livre de Roger Faligot et Pascal Krop, « la Piscine », un ouvrage consacré à nos services secrets ; « Indépendance, soit, à condition qu’elle ne vienne pas desservir les intérêts de Paris. La surveillance de l’Afrique est d’autant plus aisée que les jeunes nations sont fort vulnérables. Elles ne possèdent nul outil militaire et font appel à la France pour constituer leur armée. Des accords bilatéraux ou multilatéraux sont signés, selon les cas. Ce sont souvent d’anciens officiers noirs de l’armée française qui occupent les postes clefs des nouvelles unités nationales. A travers l’assistance militaire technique (AMT), dans le triangle géostratégique, Dakar, Pointe-Noire, Fort-Lamy, la France encadre ses anciennes possessions. Le maître d’œuvre de cette politique, qui supervisait également nos services spéciaux, c’est-à-dire le SDECE, c’était le secrétaire aux affaires africaines et malgaches, Jacques Foccart. Homme de l’ombre, Foccart avait le privilège de rencontrer chaque soir le général De Gaulle. C’est dire l’importance que le chef de l’Etat attachait à notre politique africaine. Foccart agissait donc sous la houlette du général qui considérait que les liens historiques économiques et même affectifs, qui nous liaient à l’Afrique autorisaient notre action directe ou indirecte dans ces pays nouvellement indépendants ...

Alors, le meurtre de Sylvanus Olympio a t- il été téléguidé depuis Paris ?

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Monsieur X : « Sylvanus Olympio était une personnalité peu ordinaire » !

P. Pesnot : On dirait que vous avez admiré cet homme..

M. X. : Et pourquoi pas ! Pour le minuscule Togo, c’était incontestablement une chance d’avoir un tel homme à la tête de l’Etat. Attention, je ne dis pas qu’il était parfait. Mais enfin, il avait la carrure et l’expérience nécessaire pour faire de son pays un havre de paix et de prospérité.

P. Pesnot : Vous avez dit : « un minuscule pays »

M. X. : Oui, le Togo est tout en longueur ; il est dix fois plus petit que la France. Et à l’époque au début des années soixante, il ne comptait qu’un peu plus d’un million d’habitants. J’ajoute que ces frontières ont été dessinées par le colonisateur de façon parfaitement artificielle. »

P. Pesnot : En ne respectant pas la localisation des ethnies...

M. X. : Bien évidemment, les Ewés, une des principales ethnies se sont retrouvés soit au Ghana, soit au Togo. Et, c’était créer d’emblée un facteur de trouble puisque cette division nourrira une aspiration légitime à la réunification encouragée par le voisin ghanéen, beaucoup plus grand, beaucoup plus peuplé...

P. Pesnot : Le Ghana qui aurait voulu absorber le petit Togo...

M. X. : Notons que ces deux pays ont une histoire commune. Enfin, je vous raconte brièvement : « le Togo a d’abord été colonisé par les Allemands, à la fin du 19ème siècle. Peu de jours après la déclaration de guerre de 1914, Français et Anglais conquièrent le pays et expulsent les Allemands. Après le guerre, la Société des Nations et l’ONU placent le Togo sous mandat français et britannique. Le Togo français devient une entité à part entière, tandis que le Togo britannique est annexé à la Gold-Coast, colonie anglaise qui deviendra indépendante sous le nom de Ghana.

P. Pesnot : Il existe donc des Togolais francophones et des Togolais anglophones.

M . X. : Exactement ! D’ailleurs Olympio, par exemple, a fait ses études supérieures en Angleterre. Mais il avait d’abord été à l’école allemande.

P. Pesnot : Et ensuite, il vivra dans un pays francophone.

M. X. : Oui, dans la partie du Togo sous mandat français. Cela a permis au jeune Sylvanus de devenir un remarquable polyglotte. Je crois qu’il parlait six langues..

P. Pesnot : Et quel genre d’homme était-ce ?

M. X. : Ses origines d’abord, c’est très important ! Olympio est né au début du siècle dans une grande famille, des négociants mulâtres d’origine brésilienne qui étaient installés sur la côte des esclaves, qui se sont d’ailleurs enrichis grâce à la traite des Noirs.

P. Pesnot : C’était une sorte d’aristocratie ?

M. X. : Oui, Sylvanus va faire de brillantes études à Londres, d’où il revient avec un diplôme d’économie . Il est nommé directeur d’une filiale d’Unilever installée au Togo. A l’époque, sur tout le continent , aucun Africain n’occupe un poste aussi prestigieux.

P. Pesnot : Il fait déjà de la politique ?

M. X. : Très tôt oui. J’allais dire presque naturellement.

P. Pesnot : A cause de sa situation sociale.

M. X. : Sylvanus Olympio est respecté et admiré par ses frères africains. Sa renommée va bien au-delà du petit Togo. Au début des années quarante, il crée un cercle culturel, Comité de l’Unité Togolaise, c’est en fait l’esquisse d’un parti politique.

P. Pesnot : Un parti indépendantiste...

M. X. : Olympio pensait certainement à l’indépendance, encore plus à la réunification du pays. Mais le sujet y est encore tabou. Et la création de ce comité vaut à Olympio d’être interné par le Commissaire de France qui est alors sous les ordres de Vichy.

P. Pesnot : Commissaire de France, c’est le Gouverneur !

M. X. : Oui, c’est le titre qu’il porte à l’époque, en effet. Mais dès que les gaullistes prennent le contrôle de l’AOF, ( Afrique occidentale française ), Olympio recouvre la liberté.

P. Pesnot : Il reprend son activité politique ?

M. X. : Plus que jamais, dès la fin de la guerre, il transforme son association en parti politique, et il doit affronter l’hostilité du Commissaire de France.

P. Pesnot : Le nouveau !

M. X. : Ce Haut fonctionnaire suscite même la création d’un autre parti togolais, beaucoup plus modéré, résolument francophile. Un parti qui est d’ailleurs dirigé le propre beau-frère de Sylvanus Olympio, un ingénieur, Nicolas Grunitzky.. .

P. Pesnot : Ce n’est pas un hasard...

M. X. : Bien sur que non, Grunitzky sera toujours le rival d’Olympio, et lui succédera après sa mort . Mais pour pas très longtemps, on en reparlera. Sylvanus Olympio est donc un partisan déterminé de l’indépendance de son pays.
Et cet homme cultivé et influent entend utiliser toutes les ressources juridiques et diplomatiques pour aboutir à ses fins. Le Togo n’est pas tout à fait une colonie comme les autres.

P. Pesnot : Parce que c’est l’ONU qui a donné mandat à la France pour exercer un protectorat sur le pays

M. X. : Exactement oui, la France est donc la puissance tutélaire sous le contrôle de l’ONU qui envoie régulièrement des missions au Togo. Or, un article de la charte des Nations unies stipule que la puissance tutélaire, en l’occurrence la France doit encourager l’évolution des peuples. Le but final étant de permettre à ces peuples de s’administrer eux mêmes.

P. Pesnot : L’indépendance, c’est ça...

M. X. : Olympio, qui est aussi anglophone, mène une véritable opération de lobbying auprès des Nations unies et aux Etats-Unis. Naturellement, c’est très mal vu par la France qui essaie par tous les moyens de contrarier les efforts des dirigeants togolais.

P. Pesnot : De quelle façon ?

M. X. : D’abord en favorisant politiquement le rival d’Olympio lors des élections, et plus subtilement les administrateurs coloniaux successifs encouragent les divisions ethniques et sociales à l’intérieur du Togo. En gros, il y a une élite sociale qui habite au Sud, les zones urbanisées, le long de la mer

P. Pesnot : Elite à laquelle appartient Olympio...

M.X. : Puis il y a le reste de la population à l’intérieur du pays, sur les plateaux et les montagnes, une multitude de petites ethnies batailleuses et frondeuses qui continuent de vivre chichement selon la coutume.

P. Pesnot : Alors, on joue de ses disparités ?

M. X. : C’est ça ! Diviser pour mieux régner ! Il suffit de caresser dans le sens du poil les chefs traditionnels, en les reconnaissant officiellement et en leur confiant des pouvoirs administratifs et politiques.

P. Pesnot : Est-ce que cela suffit à contrecarrer l’influence de Sylvanus Olympio ?

M. X. : Oui. Grâce à ces combinaisons et à la fraude électorale, le parti d’Olympio perd les élections au tout début des années cinquante. Mais cette défaite électorale ne le décourage pas. Et l’homme d’affaires entend bien faire entendre la voix des nationalistes togolais lors d’une assemblée générale des Nations-unies qui doit se tenir à Paris, ce que la France ne peut admettre.

P. Pesnot : Que peut-on faire pour l’en empêcher ?

M . X. : Des pressions sur son employeur. Ses patrons lui offrent le choix, ou bien il embarque pour une luxueuse croisière aux frais de la maison, ou bien il démissionne.

P. Pesnot : Pendant la session des Nations-unies, et que choisit-il ?

M. X. : La démission ! Et cet acte courageux va lui valoir une extraordinaire popularité au Togo. Car Olympio a sacrifié une réussite professionnelle incontestable et unique pour un Africain à la cause de l’indépendance de son pays. Olympio est remis en selle. Et désormais, M. Sylvanus, comme on l’appelle au Togo, symbolise l’aspiration à l’indépendance, et la puissance coloniale a beau mettre en avant Nicolas Grunitzky, il est évident que le seul homme politique togolais qui compte, c’est Olympio. Et tôt ou tard, il s’emparera du pouvoir.

P. Pesnot : Par tous les moyens ?

M. X. : Non ! Olympio est un légaliste, et s’il désire que le Togo se détache de la France, il veut que cette séparation se fasse sans douleur, sans violence. En 1958, son parti triomphe aux législatives, véritable raz-de-marée malgré la fraude. Le Haut-commissaire est contraint de le nommer Premier ministre. Et l’un des premiers gestes d’Olympio est de prendre l’avion pour Paris. Il veut rencontrer le général de Gaulle qui vient de revenir aux affaires.

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P. Pesnot : En 1958, le Haut-commissaire de France s’appelle Georges Spénale, c’est un adversaire résolu de Sylvanus Olympio. Et il a tenté d’écarter le leader togolais en le privant de ses droits civiques sous le prétexte d’une infraction à la législation des changes. Toutefois, devant le triomphe électoral du parti d’Olympio, il doit s’incliner et se résoudre à le nommer Premier ministre. Mais déjà, le Haut-commissaire engage le processus qui se terminera par la mort de Sylvanus Olympio. En effet, je lis dans le magazine « Jeune-Afrique », que l’un des premiers visiteurs de Georges Spénale, s’appelle Mama Fousséni. C’est le chef d’un parti, l’UCPN- union des chefs et populations du nord. S’il se rallie à Olympio, ce dernier pourra constituer un gouvernement d’union nationale et mettre fin aux traditionnelles dissensions entre le Sud et le Nord du Pays ; le nord où se recrute la plupart des militaires togolais. Or, après avoir rencontré Spénale, M. Fousséni qui était d’abord enclin à pactiser avec Olympio décide de demeurer à l’écart. C’est donc une occasion ratée, elle pèsera très lourd dans la suite de cette histoire.

M. X. : Olympio va donc rencontrer le général de Gaulle. L’ancien chef de la France libre a plutôt de la sympathie pour lui. Il n’a pas oublié que Vichy a fait interner Olympio. L’accueil du Général est aimable.

P. Pesnot : Olympio lui demande l’indépendance ?

M. X. : Bien entendu, il est venu pour ça. Mais le général ne peut lui donner satisfaction.

P. Pesnot : Pourquoi ?

M. X. : A cause de l’Algérie ! Accorder tout de suite l’indépendance au Togo le mettrait en difficulté. Mais à cette date, le Général a déjà proposé l’autodétermination aux Algériens

P. Pesnot : Comment réagit Sylvanus Olympio devant ce refus ?

M. X. : Très bien ! Il dit au Général qu’il n’est pas pressé. Le Togo était sous la tutelle des Nations-unies, et d’autre part, Olympio savait que l’indépendance était inéluctable. Alors, dans un an, dans deux ans, cela ne changeait pas grand chose.. Et puis, je vous l’ai dit, il voulait que ça se passe le mieux possible avec la France.

P. Pesnot : En préservant une éventuelle coopération ?

M. X. : Naturellement, Olympio était un homme d’affaires avisé. A noter d’ailleurs que ce sera le seul chef d’Etat africain issu du secteur privé. Il savait que son petit pays aurait besoin d’une aide économique et technique. Une aide qu’il ne comptait pas exclusivement demander à Paris et à la France. A Paris, on grincera des dents quand on s’en apercevra.

P. Pesnot : Parce qu’à Paris, on veut que le Togo demeure dans l’orbite française ?

M. X. : C’est évident, mais Olympio ne voulait pas qu’au colonialisme succède un néocolonialisme encore plus pervers, et disons- le tout de suite, cela lui coûtera très cher !

P. Pesnot : C’est une des causes de son assassinat ?

M. X. : J’en suis persuadé ! Même si malheureusement Sylvanus Olympio va cristalliser d’autres haines...

P. Pesnot : L’indépendance au Togo intervient quand ?

M. X. : En avril 1960, un peu plus de dix huit mois après la rencontre de Gaulle-Olympio. Et un an plus tard, M. Sylvanus est élu Président de la République. Il est alors au summum de sa popularité.

P. Pesnot : Est-ce qu’il va gouverner en démocrate ?

M. X. : Certainement, même s’il se laisse parfois aller aux délices du culte de la personnalité, mais après tout, n’ est-il pas le père de l’indépendance, et la plus grande partie de la population le vénère.

P. Pesnot : Il n’y a pas d’opposition ?

M. X. : Si bien sûr, il y a toujours Grunitzky, son beau-frère qui a été évincé du pouvoir par la victoire électorale d’Olympio. D’autre part, la politique d’austérité qu’il a engagé ne plaît pas à tout le monde, certains jeunes en particulier renâclent. Mais le Président s’efforce de les intégrer dans son parti. Olympio doit aussi affronter la mauvaise humeur du dirigeant du pays voisin, N’Krumah.

P. Pesnot : Pourquoi N’Krumah est-il de mauvaise humeur ?

M. X. : Parce que N’Krumah qui rêve de panafricanisme voudrait que le Togo se fonde dans le Ghana. Mais Olympio n’en veut pas. Non pas qu’il soit hostile à un rassemblement politique des pays africains. Il sera d’ailleurs à l’origine de la création de l’OUA.

P. Pesnot : L’OUA, c’est l’Organisation de l’Unité Africaine.

M. X. : Mais Olympio, en économiste compétent, veut d’abord s’attacher à faire du Togo un pays en ordre de marche . L’essentiel étant d’arriver à un strict équilibre budgétaire, condition nécessaire d’une réelle indépendance. Olympio essaie de construire une sorte de Suisse de l’Afrique. Mais là encore, il va s’attirer de sérieuses inimitiés.

P. Pesnot : Par exemple.

M. X. : Il entend que la société minière qui exploite le phosphate du Togo revoie le contrat dans un sens plus favorable pour le Togo .

P. Pesnot : Des redevances plus importantes !

M. X. : Forcément ! Cela ne plaît pas aux actionnaires de cette société Et ce conflit économique se double d’une initiative qui irrite le gouvernement français : Olympio voudrait en effet construire un port à Lomé, la capitale, avec l’aide économique de la France. Mais les autorités françaises, arguant du fait qu’un port était en construction dans le pays voisin, le Dahomey, et que ce nouveau port togolais le concurrencerait, refuse donc la demande de Sylvanus Olympio.

P. Pesnot : Et Olympio le prend mal ?

M. X. : Non, il se tourne vers l’ancienne puissance colonisatrice...qui lui octroie un prêt de plusieurs millions de Deutschmarks. Mais ce qui met le feu aux poudres, c’est la volonté du Président togolais de créer sa propre monnaie.

P. Pesnot : C’est-à-dire qu’il veut sortir de la zone franc ?

M. X. : Olympio pense qu’un pays indépendant doit aussi jouir d’une souveraineté monétaire.

P. Pesnot : Nouvelle tempête à Paris !

M. X. : Evidemment, pour le gouvernement français c’est une véritable provocation. D’autant que le Président togolais envisage de demander que cette nouvelle monnaie soit garantie par l’Allemagne et la Bundesbank. Et la Banque de France n’aurait plus aucun droit de regard sur les comptes extérieurs du pays. Tout cela, vous pouvez l’imaginer, donne lieu à de nombreuses tractations menées dans le plus grand secret.

P. Pesnot : La France essaie de faire revenir Olympio sur sa décision.

M.X. : Mais le dirigeant togolais est inflexible ! Il veut sa monnaie, et aux yeux des Français, il ajoute une ultime provocation : après appel d’offres pour concevoir et fabriquer les pièces et les coupures de la nouvelle monnaie togolaise, c’est l’Angleterre qui est retenue. Notez-le bien, les accords qui doivent sceller la rupture entre la Banque de France et son homologue togolais doivent être signés à Paris le 15 janvier 1963. Et c’est le 13 janvier que Sylvanus Olympio est assassiné. Bizarre non !

P. Pesnot : Il y a là plus qu’une coïncidence.

M. X. : En tout cas, il y a là de quoi s’interroger. Les autorités françaises pouvaient craindre que cette volonté d’émancipation à tout prix ne soit contagieuse.

P. Pesnot : Que cela ne donne des idées à d’autres dirigeants africains.

M. X. : Bien entendu, car soyons clairs : la zone franc et la création du franc CFA nous permettaient de garder un œil sur la gestion de ces pays nouvellement indépendants.

P. Pesnot : Une sorte de tutelle...

M. X. : Et la garantie que nos intérêts économiques dans les pays d’Afrique seraient préservés. Ajoutons aussi que la France entendait aussi sauvegarder son influence politique sur ces nouveaux états. C’est ce que le général de Gaulle a tenté de faire avec la Communauté française.

P. Pesnot : Donc si je vous comprends bien, la France ne pouvait que se féliciter de la disparition de Sylvanus Olympio.

M. X. : C’est malheureusement la vérité !

P. Pesnot : Cela veut dire que la décision d’assassiner le Président togolais était prise à Paris ?

M. X. : Je le crois ...

P. Pesnot : A quel niveau alors ?

M. X. : Difficile de le dire précisement. Vous savez que ce genre de décision ne fait jamais l’objet de notes écrites. Et puis, il se trouve toujours des gens dévoués qui précèdent en quelque sorte la volonté du prince. C’est simple, il suffit de leur adresser discrètement un petit encouragement, et ils passent à l’action.

P. Pesnot : J’ai l’impression que vous essayez de vous défiler...

M. X. : Disons que des gens de nos services n’ont pas été tout à fait étrangers à ce qui s’est passé à Lomé.

P. Pesnot : Mais les services secrets en principe n’agissent pas de leur propre initiative. On leur donne des ordres.

M. X. : On leur a fait comprendre que Sylvanus Olympio nuisait aux intérêts de la France, mais il leur fallait mettre en place une machination qui en aucun cas ne compromettrait les autorités françaises. C’est ce qui a été fait d’une manière particulièrement machiavélique.

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P. Pesnot : M. X. ne semble guère désireux de désigner nommément les gens qui ont décidé de liquider Sylvanus Olympio. Alors, je me suis plongé dans un ouvrage où Jacques Foccart s’entretient avec Philippe Gaillard. Foccart étant comme je le rappelais au début de cette émission, l’homme qui pilotait notre politique africaine sous la présidence du général de Gaulle puis celle de Pompidou. Foccart reconnaît d’abord qu’il était ami avec Nicolas Grunitzky, le beau-frère et rival de Sylvanus Olympio, l’homme qui lui succèdera au pouvoir. Une amitié si intime que les deux filles de Grunitzky venaient souvent déjeuner dans la villa de Foccart à Luzarches. Ensuite, évoquant la personnalité de Sylvanus Olympio, voici ce qu’écrit l’ancien conseiller du Général : « nous avions des rapports plutôt froids. Je vous ai raconté comment au cours du passage du Général à Lomé en 1953, d’abord distant pour ne pas dire plus, il était devenu presque chaleureux . Mes relations avec Olympio s’étaient alors améliorées, mais elles n’ont jamais été cordiales comme celles que j’entretenais avec Grunitzky. Mais pour tout dire, je l’ai peu connu, c’était un homme de qualité, mais orgueilleux, pas facile dans les contacts humains. Seul chef d’Etat venu du secteur privé, il attachait une grande importance à l’économie, aux dépens des problèmes politiques sociaux et d’unité nationale. Parmi les pays africains, le Togo était l’un des pays les plus divisés. Chef de file des Ewés, Olympio n’avait quasiment laissé aucune place aux gens du Nord dans la vie politique, ni dans l’administration. Bref, on l’aura compris, Jacques Foccart n’aimait guère Olympio. Ce livre d’entretiens paru en 1995 chez Fayard a pour titre « Foccart parle ».

P. Pesnot : Cette machination dont vous parlez...

M. X. : Sylvanus Olympio considérait que le petit Togo qui entendait vivre en paix avec ses voisins n’avait pas besoin d’une armée puissante. C’était aussi chez lui le désir de ne pas grèver le budget de l’Etat en entretenant une armée pléthorique et coûteuse.

P.Pesnot : Petite armée...Combien d’hommes ?

M.X. : Une compagnie de 300 militaires. Le Togo était de tous les pays le moins militarisé de tout le continent. Il existait aussi une gendarmerie, et ces deux armes étaient commandées par un officier français détaché par Paris.

P. Pesnot : Alors même que le Président togolais souhaitait prendre ses distances avec la France ?

M. X. : Oui, je sais...Mais Olympio avait confiance en cet officier dont il avait même fait le chef de son cabinet militaire. J’ajoute, mais cela ne vous étonnerait même pas, que cet homme entretenait des rapports étroits avec le SDECE.

P.Pesnot : Nos services secrets...le loup était donc dans la bergerie.

M. X. : Olympio ne semblait guère craindre cette petite armée de professionnels qu’il entendait d’ailleurs transformer en introduisant la conscription...En 1962, la situation se tend. De nombreux soldats togolais qui combattaient dans nos rangs en Algérie sont soudain démobilisés et reviennent au pays. Et presque naturellement, ils demandent à s’engager dans la petite armée togolaise.
Sylvanus Olympio leur oppose un refus cinglant ; refus d’autant plus cinglant que pour lui ces soldats sont des mercenaires qui ont combattu contre les indépendantistes algériens. Par conséquent, il n’est pas question de créer une deuxième compagnie, ce que demandent ces soldats démobilisés.

P. Pesnot : Que vont devenir ces hommes ?

M. X. : Le Président togolais leur conseille de se reconvertir... Il y a un pays nouveau à construire, et Olympio est même prêt à les aider à suivre une formation professionnelle. Mais la plupart de ces soldats n’envisagent leur salut que dans la vie de caserne.
Ces demi-soldes sont susceptibles d’être manipulés, et que, furieux contre Sylvanus Olympio, ils sont prêts à se lancer dans n’importe quelle aventure.

P. Pesnot : Un putsch ?

M. X. : Un putsch, oui, car ils sont à peu certains de compter sur des soldats de l’armée nationale

P. Pesnot : Et sur le soutien de cet officier fançais qui commande l’armée et la gendarmerie...

M. X. : Ca me semble certain en encourageant en sous-main cette entreprise de subversion.

P.Pesnot : Comment pouvez-vous en être aussi sûr ?

M. X. : Qui détient les clés de l’arsenal ? C’est cet officier. Or, le jour où ces demi-soldes passeront à l’action ils seront armés.

P. Pesnot : Mais le Président Olympio qui est intelligent ne se rend-il pas compte du danger que représentent ces demi-soldes ?

M. X. : Oui. Il a même demandé à son ministre de l’intérieur de surveiller ces militaires un peu trop remuants. Mais a t-il été parfaitement obéi ? Il faut aussi observer que le Président togolais ne semblait pas particulièrement inquiet puisque seuls deux policiers montaient la garde devant sa villa, la nuit du drame.

P. Pesnot : Justement, comment cela va se passer ?

M. X. : Mais il faut d’abord que je vous parle d’un homme qui va jouer un rôle capital dans cette affaire, le sergent-chef Eyadéma.

P. Pesnot : C’est l’actuel Président du Togo.

M. X. : Etienne Gnassingbé Eyadéma, après avoir combattu en Algérie, a été démobilisé en septembre 1962. Il est aussitôt rentré au Togo. Et dès son retour, il prend contact avec le bureau de la coopération militaire française à Lomé.

P. Pesnot : Que veut-il ?

M. X. : Il désire que le Président togolais le nomme sous-lieutenant.

P. Pesnot : Et le Président Olympio accepte ?

M. X. : Bien sûr que non. Malgré l’insistance de cet officier français.

P. Pesnot : Eyadéma est donc très bien vu par les Français.

M. X. : Tout à fait ! A partir de ce moment, le sergent-chef Eyadéma nourrit une rancune contre le Président de la République et participe aux réunions de tous ceux qui complotent contre Sylvanus Olympio.

P. Pesnot : Essentiellement ces militaires désoeuvrés ...

M. X. : Il y aussi des opposants politiques qui se sont exilés au Dahomey et au Ghana. On a saisi chez Eyadéma des armes de guerre, mais il n’a jamais été emprisonné. Cela montre bien que si Olympio était un autocrate, ce n’était certes pas un tyran.

P. Pesnot : Les faits !!

M. X. : 12 janvier, Sylvanus Olympio a infligé un nouveau camouflet à notre ambassadeur, en refusant d’inaugurer le centre culturel français. Le soir, il regagne sa villa, travaille dans son bureau et se couche vers minuit. Et la femme du Président, Dina, entend des bruits devant la villa.

P. Pesnot : Que se passe t-il ?

M. X. : C’est une altercation entre les deux policiers de garde et des intrus. Tout de suite après, il y a des coups de feu. Olympio se réveille, allume la lumière de sa chambre, aussitôt des balles sont tirées à travers la fenêtre.

P. Pesnot : On essaie de le tuer.

M. X. : C’est évident ! Olympio éteint, ordonne à son épouse de se cacher et décide de sortir de la villa. Sylvanus Olympio se cache dans une voiture en stationnement

P. Pesnot : A l’intérieur de la propriété ? Et dans la villa présidentielle, que se passe t-il pendant ce temps ?

M. X. : Un fait très étrange. Celui qui semble commander les mutins, sans doute Eyadéma lui-même téléphone à l’ambassade de France, et il dit : « nous ne l’avons pas trouvé... »

P. Pesnot : Comme s’il rendait compte...

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J.F. Kennedy et S. Olympio

M. X. : Ce qui suit n’est pas moins troublant. L’ambassadeur américain reçoit un coup de fil de l’ambassadeur de France qui lui annonce qu’un putsch est en cours, et que le Président Olympio a peut-être trouvé refuge dans son ambassade. Aussitôt le diplomate américain se rend à son ambassade devant laquelle stationne des soldats mutins. Il parlemente, entre , et trouve effectivement Olympio dissimulé dans une voiture.

P.Pesnot : Là, que fait-il ? Il va l’aider...

M. X. : Il ressort pour aller chez lui chercher les clés. Et, avant de repartir, il téléphone à son homologue français afin de lui dire qu’il vient effectivement de retrouver Sylvanus Olympio dissimulé dans une auto. Peu de temps après, les mutins commandés par Eyadéma, pénètrent dans l’ambassade américaine et extraient Olympio de sa cachette.

P. Pesnot : Vous insinuez donc que l’ambassadeur de France aurait pu confirmer aux putschistes que le Président se trouvait réellement dans l’ambassade américaine...

M. X. : Je n’insinue rien. Je rapproche des faits. Olympio ne veut pas quitterl’enceintedel’ambassade américaine. Finalement il accepte de sortir. Soudain, devant le bâtiment, à l’extérieur, trois coups de feu claquent : Sylvanus Olympio s’écroule mort.

P. Pesnot : Qui a tiré ?

M. X. : Vraisemblablement Etienne Eyadéma. Il s’en est vanté tout de suite après. La suite est connue. La petite armée togolaise s’est ralliée très vite aux putschistes. Nicolas Grunitzky a été appelé au pouvoir, et quatre ans plus tard, Eyadéma l’a chassé et s’est installé à sa place, et il y est toujours. Le Togo n’est pas la Suisse africaine dont rêvait Sylvanus Olympio. Eyadéma règne, mais son pays est surrendetté malgré l’aide extérieure.

P. Pesnot : L’aide française...

M. X. : Naturellement... Un dernier mot : l’armée qui ne rassemblait sous Olympio que 300 hommes en compte aujourd’hui 14000.

P. Pesnot : Est-ce bien le Président Eyadéma qui a tué Sylvanus Olympio le 13 janvier 1963 ?

Le fait semble presque avéré. Ainsi je lis ceci dans le magazine Jeune-Afrique du 22 janvier 1990 : l’hebdomadaire français Paris-Match du 26 janvier 1963 rapportera de ce tragique et absurde événement, la version de l’adjudant-chef Etienne Eyadéma. Il admettra avoir tiré sur Olympio qu’il entendait seulement faire prisonnier parce que celui-ci ne voulait pas avancer.

Mais dix ans plus tard, parlant au journaliste Claude Feuillet, Eyadéma reviendra sur sa première déclaration en expliquant que Olympio qui essayait de fuir avait été victime du tir d’un membre du groupe par accident.

Quant au général de Gaulle, il n’a jamais douté que l’ancien sergent-chef avait tué Olympio. Et voici ce qu’écrit Foccart dans le livre que j’ai cité plus loin. Il rapporte une de ses conversations avec le Général, après que le chef de l’Etat eût reçu Eyadéma à l’Elysée. « Dès le début de la conversation m’a t-il relaté, il lui a dit en substance, vous avez tué Sylvanus Olympio, vous avez eu tort. Plus tard, vous avez pris la place de Grunitzky qui ne dirigeait pas vraiment votre pays, et il fallait sans doute le faire. Puis il lui a donné des conseils de plusieurs ordres très précis. Il lui a dit qu’il devait exercer le pouvoir sans s’encombrer de considérations politiciennes, faire appel à des jeunes disposant d’une certaine expérience, plutôt qu’à des anciens déconsidérés, se débarrasser des prétendus socialistes...qu’il avait pris dans son gouvernement. Vous êtes arrivé au pouvoir d’une façon brutale, il vous appartient de vous faire accepter et de vous faire respecter ; pour cela, vous devez être modeste et ferme.

Pour en savoir plus, je vous recommande la lecture du livre de François-Xavier Verschave, « La Françafrique, le plus long scandale de la Répuplique », publié en 1999 chez Stock.

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